« Si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique va s’occuper de toi! »

Cette citation de Michel Chartrand, syndicaliste et homme politique québécois, incite clairement à s’engager en politique, aussi et surtout lorsqu’on est issu de l’immigration.

7 des 125 députés de l’Assemblée Nationale du Québec ne sont pas nés au Canada, et ils sont 27 sur 338 á la Chambre des Communes à Ottawa. Aussi honorables que ces chiffres puissent paraître, ils sont loin de refléter à sa juste mesure l’extraordinaire diversité de la société canadienne! C’est que l’engagement politique des immigrés reste bien en deçà de leur poids démographique réel.

C’est à partir de ce constat que le Forum des Compétences Canado-Marocaines (FCCM) á cru utile de susciter une plus forte implication en politique des immigrés, particulièrement des maghrébins.

La première pierre de cet édifice a été posée avec brio lors de l’après-midi débat tenu, à l’initiative du FCCM, le 21 mai dernier à Dar-Al-Maghrib, en présence de Mme Rita de Santis, Ministre responsable de l’Accès à l’Information et de la Réforme des Institutions Démocratiques au gouvernement du Québec, et d’un groupe de choix formé d’élus, anciens élus et candidats á différents paliers de représentation, municipale, provinciale et fédérale, tous issus de l’immigration.

L’audience, forte de plus d’une centaine de participants, reflétait justement, tel qu’un arc-en-ciel, la diversité et richesse humaines du Québec et du Canada.

Lettre de Mr. Justin Trudeau au FCCM

 Dans cette lettre adressée et lue aux participants, le Premier Ministre du Canada écrit que « notre pays se caractérise par sa mosaïque culturelle unique, » et ajoute que le débat organisé par le FCCM « constitue une très belle occasion (…) de favoriser la pleine et entière participation des canadiennes et canadiens issus de la diversité dans la sphère politique. »

Pour sa part, Mme la Ministre De Santis estime que, même si elle fait face á des « défis immenses, la communauté maghrébine est chanceuse d’être dans une société accueillante. » Elle souligne aussi la force de la communauté marocaine, qui représente « plus de 100’000 personnes, dont 45% d’origine juive, et 85% parlant le français. » Cette communauté, et les immigrants en général, « ne sont pas les seuls qui doivent porter le fardeau de l’intégration, » a-t-elle ajouté. Elle, qui a été élue députée á l’Assemblée Nationale du Québec par la circonscription Bourassa-Sauvé forte de ses communautés italienne et maghrébine, conseille à ceux qui veulent « représenter leur territoire, qu’ils doivent travailler avec sa diversité et le représenter pleinement, » avant de conclure que, « malgré les embûches et les barrières culturelles, tout est possible! »

Les tables rondes qui ont suivi ont permis aux élus et candidats des différents partis politiques de partager leur expérience avec l’audience, apportant ainsi un éclairage fort intéressant sur les défis et opportunités qui se présentent aux immigrés investissant le champ politique.

« La politique est le chemin le moins mauvais pour changer le monde »

C’est l’approche de Mr. Pablo Rodriguez, fils de réfugiés politiques argentins et actuel député fédéral libéral de la circonscription d’Honoré-Mercier. Il se définit comme « citoyen du monde » et affirme être « venu en politique par idéalisme. » Plein d’optimisme, il martèle « qu’il y’a de la place en politique pour tout le monde, » ajoutant á l’adresse de l’audience multi-ethnique qui l’écoute:  » Allez au parti qui vous ressemble le plus! Il y’a de la place, prenez-la! Les partis veulent des gens. »

Comment créer des alliances?

La clé pour Pablo Rodriguez est « d’aimer les gens ». Mr. Frantz Benjamin, immigré haïtien et actuel Président du Conseil Municipal de Montréal, renchérit que « pour tisser des alliances, il faut aller à la rencontre des gens, les écouter, avoir l’esprit de service, voir ce qui nous unit, pas ce qui nous divise. » Utilisant une jolie formule, il ajoute qu’un élu doit livrer « le service après-vente, faire du porte-à-porte toutes les semaines. »

Candidats « poteaux »

Il s’agit de candidats issus de l’immigration, présentés par des partis politiques dans des circonscriptions « non prenables ». Le but étant de redorer le blason de ces partis et s’attirer les voix des minorités.

Frantz Benjamin a rappelé que, pour contourner ces méthodes contestables et « forcer » le diversité, les partis municipaux de Montréal ont approuvé à deux reprises une Motion qui les engage à élire plus de conseillers émanant de la diversité. Le terme « élire » va évidemment bien plus loin que le simple fait de présenter des candidats des minorités, et réfute ainsi les candidatures poteaux.

Mme Saadia Groguhé, originaire de France, de parents algériens, et ancienne députée fédérale du NPD de la circonscription de Siant-Lambert, exige de « prendre l’engagement de ne pas être un candidat poteau! » Elle s’élève aussi contre « l’errance identitaire. » Pour elle, « l’identité (ou le sentiment d’appartenance à ses origines) n’est pas incompatible avec l’engagement citoyen. La diversité doit rassembler! »

Mr. David Birnbaum, député libéral actuel de la circonscription d’Arcy-McGee á l’Assemblée Nationale du Québec et membre du groupe d’amitié parlementaire Québec-Maroc, confirme que « nous sommes animés par ce que nous sommes. » Son engagement politique est né de ce qu’il a appelé « une mise à l’épreuve de ma perception de mon Québec et de mon Canada » par les projets identitaires du gouvernement précédent. D’où sa volonté de se lancer activement en politique.

Identité et engagement citoyen

Mme Djaouida Sellah, médecin d’origine algérienne et ancienne députée fédérale du NPD de la circonscription de Saint Bruno-Saint Hubert, s’est aussi engagée en politique sur un « coup de colère » contre la qualité de soins médicaux, qui l’ont amenée à protester : »Fini! Je ne subirai plus! Je réagirai! » Elle soutient cependant « qu’en s’engagent, on arrive à notre but! » Pour elle, le Canada pays d’immigration par excellence, est le « pays de la diversité. » « Les immigrés, tout en revendiquant leurs identités et appartenances, doivent être fiers d’être québécois et canadiens! »

« Avant d’être candidat, il faut être électeur! »

C’est le cri du cœur de Mr. Barek Kaddouri, marocain, enseignant de mathématiques et ancien candidat du Bloc Québécois à la circonscription de Vimy á Laval. « Avec 44’000 maghrébins à Laval, » explique-t-il, « soit 10% de la population, comment comprendre que cette ville n’a aucun élu de cette communauté, á quelque palier de représentation que ce soit? » Ajouter à cela que « 30% du chômage à Montréal est maghrébin, » et on comprend alors l’impérieuse nécessité pour cette communauté d’investir le champ politique.

Pourtant, rapporte Mr. Kaddouri, « les maghrébins sont les premiers dans le bénévolat, » statistiques á l’appui.

Mme Hasnaa Kadiri, marocaine et candidate de Québec Solidaire aux dernières élections provinciales, renchérit dans le même sens: « Même si le bénévolat ne fait pas partie de la culture au pays d’origine, c’est la seule manière d’acquérir de l’expérience et d’apprendre à s’adapter. » Elle s’est impliquée en politique plutôt « par passion, pas par carrière. » « On ne gagne pas du premier coup, » prévient-elle, « au moins, on dit qu’on est là, qu’on existe! »

« Les communautés gagnantes sont celles qui s’organisent! »

Tout en le rappelant, Mme Kadiri se demande, du moment que d’autres communautés l’ont fait, « pourquoi pas les marocains? Pourquoi pas les maghrébins? » Son souci est « d’ouvrir la porte de l’emploi aux compétences des immigrants. » Pour y arriver, elle lance un appel à l’audience: « Impliquez-vous dans les CA des ordres professionnels pour changer leur culture! » Et ajoute « qu’avec le travail, on peut résoudre tous les problèmes! On doit s’impliquer en politique en votant, en soutenant un candidat, en se présentant! »

« Je ne veux pas du vote marocain, je veux un vote canadien! »

C’est ce que demande pour sa part Mme Marwah Rizqy, née à Montréal de parents marocains. C’est elle qui avait tenu en haleine la circonscription d’Hochélaga en étant défaite aux dernières élections fédérales par 500 voix seulement, soit la meilleure performance locale récente d’un candidat libéral.

Elle s’explique: « Ne votez pas pour moi seulement parce que je suis marocaine, mais plutôt pour ma plus-value! » Quelle est sa valeur ajoutée? La fiscalité et l’économie. Quel est son secret? Transformer sa différence en avantage, être un modèle pour ses électeurs (en sport par exemple), tirer profit des médias sociaux. Elle ne ressent pas de « crise d’identité. »: « Je suis canadienne, québécoise, fière de mes origines marocaines, arabes et berbères! »

Avec son esprit de battante, elle répond aux chercheurs d’emplois: « Sortez de votre zone de confort, travaillez votre réseau, quelqu’un qui vous réfère fait une différence! »

Elle est aussi confiante de l’évolution du vote marocain et maghrébin, refusant de le comparer aux communautés plus anciennes, en précisant que « la grande vague d’immigration maghrébine est venu aux années 1990 seulement. Elle a fait depuis un bon bout de chemin. Le projet de « Charte des Valeurs » á déjà provoqué une augmentation importante du vote maghrébin. »

Mr. Ilyes El Ouarzadi confirme aussi que « les jeunes maghrebins s’impliquent de plus en plus dans les partis politiques. » Il est lui même jeune marocain et agit en tant qu’agent officiel de Mr. Jean Habel, plus jeune député à l’Assemblée Nationale du Québec.

De sa courte mais prometteuse expérience politique, il a déjà appris que le secret de la réussite est « d’être bien entouré, bâtir une équipe pour vous soutenir, embrasser les causes qui préoccupent votre communauté, et être présent sur le terrain. »

En guise de conclusion, Mr. Abdelaadim El Hanchi, président du FCCM, a appelé à poursuivre la réflexion dans le cadre d’un comité permanent dédié à favoriser l’engagement politique des canadiens issus de l’immigration.

 

Diversité dans la Sphère Politique